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Tancrède

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Tout ce qui a été posté par Tancrède

  1. Pas un sondage précis en tête, là, tout de suite; juste l'accumulation des débats, reportages et sondages en regardant l'actualité américaine depuis 5 ans. C'est nettement plus que 60% aujourd'hui (à voir que même dans les primaires républicaines, dire que cette guerre était une connerie est populaire et marche pour Trump), mais même 60% aux USA sur un sujet, c'est énorme. On n'y trouve pas ce genre de majorité, hors quelques points d'ultra consensus, rarissimes: essentiellement dire que le Congrès fait un boulot de merde (plus de 90%), et vouloir des "background checks" pour l'acquisition et la possession d'armes à feu (un point devenu même majoritaire dans les rangs de la NRA). C'est un con fini, de ce que j'ai pu comprendre: il n'a pas le métier et, semble t-il la rouerie intellectuelle du politicien pour créer un personnage public balançant de tels propos. Ou alors c'est un acteur fabuleux, ce que je ne crois vraiment pas. C'est juste un abruti savant, complètement à la masse dès qu'on le sort de son domaine d'expertise. Pour la base électorale des primaires (le Tea Party, ou "freedom caucus" dans sa représentation à la Chambre, n'en est qu'une partie, avec plutôt le vent qui la quitte), il est "intéressant": il a une forte cote de popularité actuellement, mais peu de monde le trouve crédible, et la majorité, même de ceux qui le supportent, se disent plus "intéressés" et "séduits" que convaincus. Un peu comme un flirt sans volonté d'aller plus que se bécotter légèrement, quoi. Il a plus une vaste audience qu'un électorat solide, et la majorité des commentateurs le voient comme une "saveur du mois", pas un qui ira au finish. Mais son "effet" demeure: ce discours et la manière de le délivrer séduisent. Sinon un chiffre pour faire turbiner, "food for thoughts" comme disent les ricains: les morts par armes à feu aux USA (pas le total des homicides), c'est autour de 30 000 personnes en moyenne par an (dont environs 18 000 suicides en moyenne sur la dernière décennie -mais 21 000 en 2013), mais un chiffre qu'on avance rarement à côté de celui-là, c'est celui des blessés. Y'en a autour du double, pour un total tournant autour de 100 000 personnes atteintes par une arme à feu chaque année sans compter les suicides (97 000 l'an dernier). Sans compter ceux pour qui ça passe pas loin, et qui ont été menacés, dans la ligne de tir, en ont réchappé (de peu ou non), mais auront pour beaucoup le trauma qui va avec (et ses conséquences ultérieures). Voilà un ordre de grandeur.
  2. Faut pas dramatiser non plus et prendre ce qui se dit sur FoxNews et dans la caisse de résonnance conservatrice comme un révélateur de la pensée de l'Américain moyen; c'est même plutôt le contraire, socialement, culturellement et démographiquement. Cette Amérique potentiellement rageuse et parano est une part de la population qui est très majoritairement blanche et vieillissante, mais surtout: - il faudrait un trauma équivalent au 11 septembre, véritable Pearl Harbour moderne, pour avoir un début de chance de relancer une hystérie collective et politiquement et médiatiquement soutenue et orchestrée comme cela a pu arriver il y a 14 ans. Avec en plus le facteur qu'on sous-estime toujours trop que les populations apprennent et savent se méfier, au moins quand ça se passe dans une période historique si proche: un très grand nombre d'Américains considèrent aujourd'hui qu'ils se sont "fait avoir" en 2003 et avec le thème de la "guerre contre le terrorisme". Ce sont essentiellement les mêmes générations qui ont vécu la période 2001-2011 qui sont actuellement dans le processus politique, plus la génération de jeunes qui a grandi avec, surtout avec la phase "retour de bâton". Sans être une "génération vietnam" (absence de conscription oblige), c'est une frange de population importante qui a appris. - les préoccupations du temps ont largement évolué par rapport à 2001-2003: déficits et dettes massifs, polarisation des richesses plus massive qu'à aucun point dans leur histoire (plus même que pendant le "Guilded Age"), inégalités énormes et mobilité sociale plus basse que n'importe où ailleurs dans l'OCDE (american way of life, classe moyenne et american dream sont plus des souvenirs et des slogans qu'autre chose).... Et surtout, les Américains ont commencé à en prendre massivement conscience, ce qui est un tournant radical par rapport à 2001 (où le haut niveau d'endettement personnel et la croissance apparente masquaient beaucoup de ces faits en créant une impression de richesses et d'opportunités, le tout sur fond d'un gouvernement présentant alors un excédent budgétaire structurel). La rhétorique guerrière marche moins bien, surtout que les ricains savent qui la promeut, pour qui, et à quel coût. Une mobilisation idéologique comme en 2001 aurait besoin d'un trauma massif, et d'une période de ré-enrichissement sensible (pas comme la croissance actuelle, qui se fait pour le seul bénéfice du"1%") pour avoir une chance de prendre. J'ajouterais aussi qu'il y a eu un vrai travail de fond sur la réaction excessive au 11 septembre, notamment dans son aspect liberticide: difficile d'évaluer à quel point ce travail a porté dans la population américaine, mais il a porté profondément, ce qu'on voit notamment dans la "war weariness" actuelle, la résignation généralement peu enthousiaste à porter le feu contre ISIS ("vraiment parce qu'il le faut.... Et pas trop siouplaît"), la défiance vis-à-vis des médias et des élites politiques.... La petite sphère de l'électorat hardcore de droite qui donne actuellement une impression démesurée d'elle-même à cause du focus sur les primaires est un mauvais indicateur.
  3. Oh putain! Là il va commencer à taper dans la gamelle des salariés seniors ou presque, qui, avec les retraités, sont le fond de roulement de la CDU et le groupe politiquement le plus puissant d'Allemagne, celui par et pour qui la politique est faite (souvent au détriment de tous les autres). 'Va pas bien passer, ça, si ça devient une politique.
  4. On peut passer tous les aléas de la pré-campagne présidentielle, qui est encore largement dans sa "silly phase" et ne reçoit une massive couverture médiatique accaparant le temps d'antenne que parce que pour les journalistes politiques, c'est un peu l'équivalent d'un apport quotidien et massif de bonbons et autres sucreries (sans doute additionnés d'héroïne pour la bonne mesure) devant un marathon de porno: c'est addictif, c'est fait pour le binge-consuming, ça n'apporte rien, c'est mauvais pour la santé, vous aurez honte de vous plus tard..... Mais quel rush! Mais celui qui fait parler de lui presque autant que Trump en ce moment, c'est le docteur Ben Carson, l'autre candidat "anti-système" qui dit des énormités encore pire que celles du milliardaire à la tignasse douteuse, mais les balance sur un ton si policé et raisonnable qu'il a attiré à lui beaucoup de monde, donnant ainsi un nouveau visage au démagogue ignare et taré: un visage si sympathique, si posé et tout sauf agressif.... Mais pas moins taré. Après quelques séries d'énormités et d'horreurs aussi mal informées que franchement stupide, le pourtant brillant neurochirurgien à la success story personnelle absolument incroyable prouve que le thème de l'idiot savant est bien une réalité. Sorti de son domaine d'expertise.... C'est un con fini. La dernière série de conneries en date fait plus de bruit que d'habitude à Washington: comme tous les autres, il a rebondi sur la tuerie en Oregon pour plaquer son laïus idéologique dessus.... Mais quel laïus! Dès le lendemain, il pointait du doigt, tout en se défendant de le faire, les victimes pour n'avoir pas résisté au tireur fou et s'être lancées sur lui comme un seul homme, balançant que lui évidemment l'aurait fait et aurait incité les autres à le faire, parce que la logique veut que dans une telle situation, le tireur ne peut les avoir tous et sera donc rapidement stoppé..... No reality check here. Peu après, il se lançait à grand bruit dans une condamnation du fait que les professeurs ne soient pas armés en permanence et entraînés à gérer de telles situations, arguant que les écoles devraient être saturées de personnels armés (tout le staff, plus des gardes). La troisième phase de son argumentation, la plus récente, entamée il y a 2-3 jours, étendait encore le champ de son "argumentation" sur la large diffusion des armes et la "sécurité" qu'elle procurerait (abandonnant ce faisant le sujet de la tuerie de l'Oregon tout en profitant de la plate-forme qu'elle procure), en déclarant très sérieusement que si les juifs allemands avaient été armés, l'Holocauste ne serait pas arrivé; point Godwyn franchi, cris d'orfraies, fin du débat me direz-vous? Que nenni! Ce sont les USA, c'est la "silly phase" d'un cycle présidentiel, c'est le parti républicain actuel, donc ça se hurle à la gueule partout dans les médias, et on peut déjà parier que ces déclarations vaudront à Carson une levée de fonds de plusieurs millions en plus, une consolidation de sa cote actuelle dans la course, plus de shows télés.... J'avoue que celle-là m'a fait tiquer: quand on utilise l'Histoire à ce point de manière débile, ignorante et manipulatrice, je pète une durite. Je l'avais déjà entendu dire des énormités sur l'Empire Romain (reprenant la pseudo thèse d'idéologues d'ultra droite américaine essayant d'y caser des histoires de socialisme et de Big Government versus conservatisme et liberté..... No comment), mais là on passe encore une étape. Avec à peu près toutes les associations juives qui montent au créneau contre lui. Ce qui ne compte pas dans le fonctionnement médiatique américain: et c'est là que ça peut devenir plus largement intéressant, et non pas seulement une réaction épidermique de ma part sur un thème qui me touche (l'Histoire: on ose toucher à MON histoire. Oui, l'Histoire est A MOI!). Aussi débile et profondément ignorante que soit cette sortie (et tant d'autres du même genre), le Carson peut continuer à la déblatérer et avoir tout un pan des médias, télé ou non, qui prendra fait et cause pour lui, un pan qui aura la masse critique suffisante pour le maintenir dans la course et, à un certain degré, le légitimer et, par là, forcer les autres médias à continuer à le recevoir comme s'il était un personnage et candidat sérieux. Je ne parle même pas de liberté d'expression et de son droit à dire de telles conneries, mais de la façon dont la fonction de filtre des médias n'existe plus, sans doute avant tout en raison de l'abondance de la bande passante aujourd'hui: il y a des médias et de l'attention partout, le temps d'antenne n'est plus une denrée rare dont les journalistes seraient les gardiens, triant le bon grain de l'ivraie. Dans un pays aussi peuplé que les USA, la barre en devient donc bien plus basse car beaucoup plus peuvent avoir leur part d'audience, suffisamment significative pour être des business rentables ET pesant politiquement, capables d'être au-delà de ce seuil qui permet de faire entendre leur opinion à l'audience générale et d'être entendus dans les grands médias. Du coup, il n'y a pas de filtre de la raison, sinon celui que posent les journalistes se voulant éthiquement les "gatekeepers", les gardiens du temple d'un débat valant quelque chose.... Ce qui veut dire que ça n'arrive pas. Le mensonge et l'absurdité ne sont pas filtrés, les faits ne sont pas vérifiés, et ceux qui balancent des conneries ou mentent effrontément ne sont que très rarement corrigés, en tout cas jamais en temps réel (et une correction, aussi publique soit-elle, quelques jours après, a rarement beaucoup d'effets, ou si elle en a, elle n'empêche pas celui qui a proféré sa connerie, son mensonge ou sa diatribe diffamatoire, d'en profiter), autorisant la pire des démagogies.
  5. Les Sans Culotte comme réalité sociale (autre que la désignation normale qualifiant les non nobles et non bourgeois) et force politique, c'est essentiellement 3 ans, de 1792 à 1795. 3 ans qui les voient passer de rassemblements plus ou moins spontanés de gens assez divers (professionnellement, socialement, politiquement) issus du petit peuple urbain, à des groupes permanents de professionnels de l'émeute (donc avec une forte part d'inactifs) payés par des factions politiques (en argent, en nature, en emplois plus ou moins fictifs, en charges diverses), ne représentant plus grand monde mais très informés, assez organisés, rôdés et sachant employer les moyens de la pression politique: pétition, manifestation, violence, intimidation, agit-prop, parasitage/noyautage des assemblées de quartiers, dénonciations via leur mainmise sur les comités de sûreté. Sociologiquement, ils ont ainsi rapidement beaucoup changé pour ne plus concerner qu'une population très spécifique: un peu comme nos syndicats militants actuels (par opposition au modèle syndical allemand), ils sont très vite un petit groupe ultra-politisé (parce que leur beurre se fait en politique) d'intérêt bossant pour lui-même en s'affichant comme défenseurs de l'intérêt général, et rencontrant peu d'écho. La Garde Nationale, qui était très interpénétrée avec les Sans Culottes au début (avant cette évolution) a suivi son propre chemin, en restant représentative de grands pans de la population urbaine (point important, donc, car elle n'a jamais représenté les campagnes, soit l'immense majorité de la population) et d'une certaine diversité sociologique, politique et professionnelle. Sa posture dans la crise du décret des deux tiers est en soi révélatrice de son évolution structurelle aussi bien que de la conjoncture difficile de cette année 1795. Mais l'influence des Sans Culotte y est mineure, ce dont témoigne leurs échecs répétés après le 9 thermidor, donc dès l'été 1794, essentiellement en raison de ce caractère purement extrêmiste qu'ils avaient vite pris et que la Terreur avait permis de développer exclusivement (procédé par lequel on devient vite un très petit club entriste: sélection des membres, critères serrés). Les insurrections foirées des 12 Germinal et 1er Prairial sont essentiellement l'aveu de leur impuissance et de leur absence de soutien au sein même des sections, dont ils ne bougent qu'une petite partie contre laquelle les autres se retournent, les épurations qui suivent ayant pour effet de réduire encore leur présence dans les sections et dans la Garde, sans que beaucoup de monde s'en plaigne. C'est dans ce courant de 1795 que la Garde redevient plus "bourgeoise", mais en fait plus représentative de la variété des populations, métiers, courants d'opinions et niveaux de richesse des villes (évidemment surtout Paris, pour la partie de la Garde Nationale qui pèse dans les changements politiques).
  6. Avec eux et les Al Rashid, c'était Game of Thrones.
  7. Attention à la méprise: sans culotte et Garde Nationale sont des entités en fait assez distinctes. Il y a des interpénétrations, mais globalement, la Garde Nationale a toujours été plusieurs crans au-dessus en termes de CSP, avec pour corollaire d'en faire une entité (aussi diverse soit-elle), nettement moins radicale, plus équilibrée politiquement, et plus farouchement légaliste. De leur côté, les sans culotte fonctionnent moins via les sections (où ils ont des représentations, mais ne dominent pas, sauf par la terreur à certains moments) mais plutôt par les clubs (où le son de cloche est nettement moins divers, puisqu'il s'agit souvent de rassemblements de gens de mêmes opinions) et ne sont pas militarisés: il s'agit en fait rapidement de professionnels de l'émeute et de la pression de rue, qui se spécialisent et se radicalisent très tôt pour devenir très peu représentatifs, et en fait plus des bandes de rues, syndicalistes sans cause autre qu'eux-mêmes et leur petite caisse de résonnance.... Mais au coeur de tout, et un instrument ultra militant au service des Enragés et des Jacobins (club où ils sont très présents quand il s'ouvre à un public large), qui disparaissent en fait du paysage politique et même des bagarres de rues après le 9 Thermidor. Ils ne sont regrettés par personne, et la fin rapide de leur poids politique résume assez bien le fait qu'ils n'avaient depuis longtemps quasiment aucun soutien populaire tant ils étaient devenus peu représentatifs dès 1793 et les débuts de la Terreur. La chute de la Montagne les a emporté aussi vite qu'ils étaient apparus.
  8. Personnellement, je ne crois pas qu'un tel programme puisse produire quoi que ce soit si les rebelles ainsi formés n'ont pas un territoire à eux, relativement sanctuarisé.
  9. Oui, effectivement; j'ai pas pu tout citer, même si le Languedoc est l'un des points chauds pour le gouvernement de Paris, une zone de plus qui aurait vraiment pu basculer. D'ailleurs, dans le même registre de toutes ces oppositions armées que notre regard rétrospectif dressé par les manuels d'histoire (peu objectifs sur cette période) nous fait voir comme "emmerdants pour le régime mais pas dangereux pour l'unité du pays" (à grand tort), je signalerais aussi, parmi d'autres oppositions, le cas des journées de Vendémiaire en l'an IV (= octobre 1795), qui fut un moment très chaud pour les très républicains. C'est quand même un soulèvement des sections royalistes de Paris, mais qui sont à ce stade plus que les seuls royalistes tels qu'on les voyait encore quelques années auparavant: c'est toute l'opposition modérée/constitutionnelle (dont une bonne partie pour qui la ou les personnes incarnant l'exécutif ne sont pas le point le plus important) et moins modérée de Paris qui lance un assaut direct à force d'être écartée du gouvernement. Ils sont alors plus représentatifs de l'opinion, étant donné que la Convention se voit contrainte au "décret des deux tiers" (réservant d'office 2/3 des sièges aux Conseils -des 500 et des Anciens- aux anciens Conventionnels) pour maintenir sa majorité aux prochaines élections (les premières au vrai suffrage universel masculin), décret qui est rejeté dans 19 départements, mais surtout dans 47 sections de Paris sur 48. Paris, l'endroit où tout se passe et se décide, la tête de la Révolution, où les sections de la ville étaient, chacune, de petites assemblées représentatives avec un débat public, une organisation et un effectif de Gardes Nationaux issus de leurs rangs. Les 25 000h qui se lancent dans l'assaut sont donc non seulement un effectif plus que conséquent, mais sont surtout représentatifs de bien plus, et non un reliquat. Et c'est aussi la première fois que les officiels révolutionnaires ne font pas confiance à la Garde Nationale, jusqu'ici le socle de la Révolution, faisant venir l'armée régulière (5000 soldats) pour la répression du mouvement. Parce qu'en effet, une partie de la Garde Nationale Sédentaire parisienne (sédentaire étant les unités restant locales, contrairement aux "colonnes mobiles" que ces localité envoient à l'armée ou dans d'autres fonctions) se joint à cette troupe de protestataires, ce qui donne le pouls réel de Paris à ce moment (et d'une bonne partie de la France). La suite, c'est la répression elle-même, commandée par Barras et son adjoint Napoléon Bonaparte (secondé par Brune et Murat) qui tirent au canon (piqués par Murat aux sections) sur la foule qui assiégeait les Tuileries (siège des Assemblées), surtout devant l'Eglise St Roch, devenue le lieu de mémoire de l'événement. Croire que non seulement l'issue de cet affrontement particulier était écrit d'avance revient à gravement mal comprendre à quel point tout, même au sommet parisien, restait en balance. Une issue différente aurait pu amener un autre gouvernement aussi bien que lancer une guerre civile plus massive qu'auparavant, faite de blocs plus conséquents, équilibrés, et représentatifs de courants d'opinion profonds, donc capables de résilience.
  10. Ne connaissant pas vraiment la législation sur le logement, et moins encore le logement social, en Allemagne, je ne saurais te répondre. Je ne sais même pas combien il y a déjà, au jour d'aujourd'hui, de tel cas où des Allemands ont été virés de chez eux (quel que soit le type de chez eux) pour faire place à des migrants. Est-ce anecdotique? Est-ce que ça commence à atteindre des chiffres un peu choquants (à l'échelon local)? Chaipô du tout. Je doute même que quelqu'un ait encore centralisé ces infos, qui sont pour l'instant des anecdotes, pour en faire un total.
  11. Attention; à aucun moment je ne dis qu'il n'y a pas de raisons pour que l'ensemble tienne bon. Je raisonne dans l'autre sens, précisément pour essayer de limiter l'impact de notre biais d'observateur rétrospectif, le danger majeur pour tout historien, qui donne tendance à survaloriser le fait que si les événements sont arrivés d'une façon donnée, c'est que c'est ce qui devait arriver, la seule chose qui pouvait arriver, ou au pire la chose qui avait de loin le plus de probabilités d'arriver. Cette façon de voir les choses minimise l'importance des autres facteurs et plus encore minimise, voire nie, la part de l'inconnu et du hasard, au profit dans ce cas français de ces idées ancrée dans nos tête que "l'ensemble français était solide et unifié", "la patriotisme tenait la population ensemble", "les institutions étaient développées".... Bref, tout ce qui dans nos manuels d'histoire nous a élevé en présentant la France comme un ensemble évident, qui de ce fait, depuis la Guerre de Cent Ans, en temps de crise, ne pouvait réellement se scinder, exploser.... C'est là du pur psychologique. La France de 1789 a des fossés profonds, géographiques, culturels et sociaux, qui, sans la personne du roi, et en plus avec des idéologies de gouvernements plutôt poussées, voire radicales, n'en font pas un ensemble évident ou si solide que ça. Le patriotisme est alors une réalité très inégale, et pas forcément souvent profonde, et le contrôle du territoire est une chose limitée. L'un des plus profonds rifts induits par la Révolution, le jugement et la mort du roi, et le mode de mobilisation pour la guerre, réside dans le fossé ville-campagnes, un problème dans un pays de près de 30 millions d'habitants dont le taux d'urbanisation est alors inférieur à 10% (mettons 10-15% en plus pour les petites agglomérations ayant un certain niveau de fonctions de villes, articulant plusieurs territoires, à la croisée de routes significatives). Hors certaines zones spécifiques ayant une culture, une structure et/ou une histoire faisant plus pencher les campagnes vers la Révolution, il faut se rendre compte que celle-ci, au moins dans la manière dont elle s'est déroulée, fut avant tout faite au corps défendant de la majorité. Et que les antagonismes créés par elle se sont souvent surimposés à de plus vieux antagonismes parfois puissants (souvent régionaux: rancoeur contre Paris, autonomisme/indépendantisme régional, populaire et/ou nobiliaire ou de l'élite). L'un des plus puissants facteurs de division, on l'oublie parce que nous n'avons même plus dans nos logiciels la capacité de comprendre à quel point il comptait dans l'esprit de la majorité du temps (plus encore dans certains endroits que dans d'autres), fut la religion, et ce particulièrement après le traitement qu'elle reçut de la part de la Révolution. Sans aller jusqu'à l'échelle espagnole (quoiqu'en Bretagne, en Vendée et dans d'autres régions, ce soit comparable), la constitution civile du clergé et la confiscation des biens d'Eglise, la fermeture du culte et la tutelle politique sur son exercice, l'imposition idéologique de la "Raison" élevée en déisme.... Furent des coups brutaux soulevant plus de haine que d'enthousiasme hors des villes importantes. Et là-dessus, la mobilisation des hommes pour la guerre fut un deuxième choc culturel et personnel d'ampleur comparable. La conscription universelle (ou s'en approchant) n'est JAMAIS dans l'Histoire un phénomène très accepté (à moins d'atteindre un certain niveau d'égalitarisme ET de temps pour s'implanter dans les moeurs, en plus de répondre à une nécessité bien comprise et acceptée par le plus grand nombre), et il est suprêmement difficile de l'imposer et de la maintenir. Encore une fois, il est difficile pour nous d'arriver à mesurer de façon satisfaisante l'impact réel de ces deux grands facteurs sur la France et les mentalités de l'époque: l'attachement religieux est à bien des égards et en majorité bien plus puissant que le patriotisme (ce d'ailleurs pourquoi l'autorité psychologique du roi, figure religieuse, est si puissante), et l'idée que le gouvernement puisse réquisitionner les hommes sans contrepartie et dans de telles proportions est complètement étrangère au mode de pensée du temps (à notre époque, et surtout aux USA, on utiliserait le vocabulaire de l'atteinte aux libertés individuelles les plus fondamentales et élémentaires).
  12. J'aurais du plus préciser: les facteurs "primaires" du succès sont ce que je vise avec ce sujet. J'entends bien que des cadres bien formés et en bonne quantité à tous les échelons soient une nécessité cruciale, mais quelque part, cette condition présuppose qu'il y a déjà une institution militaire auparavant, et entre autre un ou des appareils de formation existant depuis suffisamment longtemps pour avoir son rythme, sa culture institutionnelle, son capital acquis (en bâti, en place dans les budgets, en savoirs et savoirs-faire, en retours d'expérience, en culture commune, en esprit de corps....), sa capacité de transmission/continuité.... Or, le sujet est ici pour les créations/recréations d'armées, qui présupposent une page au moins majoritairement blanche. Qu'est-ce qui fait qu'une "nouvelle" armée fonctionne ou pas. Je note bien les circonstances matérielles, à commencer par un minimum de budget (en argent et/ou en nature), même si de nombreuses bonnes armées ont commencé sans pouvoir "payer correctement" ou assurer la logistique: entre autres choses, l'acceptation d'une frugalité et d'une rusticité parfois extrême, et du sacrifice personnel (jusqu'au sacrifice ultime) à un seuil bien plus élevé que dans le cadre d'armées bien fournies et bien en place, a souvent pallié, parfois mieux que largement, à la chose. Et cette acceptation suppose elle ce qui me semble un facteur plus primaire: une cause, un but partagé, une volonté commune, un Etat plus représentatif et accepté que ses adversaires. Je sais pas si ça parle, mais c'est comme ça que je vois la distinction entre causes primaires et secondaires (même si évidemment, à un moment, un minimum de ressources est nécessaire parce la plus fanatique, organisée et humainement entraînée des armées ne gagnera pas contre un complexe moderne de reconnaissance-frappe en brandissant des mangues aiguisées). De même, de nombreux exemples existent d'armées nouvelles/recréées efficaces et victorieuses qui ne disposaient pas du confort d'immenses obstacles naturels (distance, climat, terrain) comme une mer, des montagnes, d'immenses surfaces de marécages, de désert ou de steppes, ou simplement les distances, les dimensions et la profondeur stratégique qu'on en retire. Là encore, c'est plus souvent le capital humain, donc d'une manière ou d'une autre, le système politique dont il provient, qui est le facteur le plus primaire, toujours et en tous lieux (contrairement à ce facteur de la profondeur stratégique et des protections naturelles qui est plus circonstanciel: utile et apprécié, oui, un bonus génial, mais pas un facteur "primaire"). Pour la question des cadres, par exemple, la différence que je ferais entre primaire et secondaire réside dans quelque chose qui est ultimement social, humain/psychologique, et politique: la qualification proprement militaire des cadres est de l'ordre du secondaire (dans les limites de cette nomenclature, pas dans le sens où nous utilisons généralement le terme "secondaire" comme "peu important"). Dans la genèse d'une armée s'improvisant avec beaucoup ou peu de soutien extérieur (je ne crois pas qu'on puisse trouver d'exemples où il n'y en ait aucun), qu'est-ce qui fait que des cadres vont émerger avant qu'il y ait des cursus de formation, ou beaucoup d'expérience accumulée? L'autorité, celle que vous dégagez (pour des raisons X et Y), celle qui vous est reconnue, celle qui est acceptée. Que ce soit une position sociale (activité, savoir-faire, niveau de socialisation élevée....), un rang/statut social (hérité et/ou gagné) ou une réputation, un niveau d'éducation, le caractère personnel, une propension à se mettre en avant ou "prendre les choses en charge", ou des éléments plus circonstanciels (personne d'autre ne veut la position, vous remplacez celui d'avant, une culture de hiérarchie sociale prononcée....), il y a toujours quelque chose qui fait que certains vont émerger, à tort ou à raison, et être mieux accepté, ce qui donnera à votre position plus de solidité qu'un diplôme militaire par et pour lui-même (quoiqu'évidemment, cet élément puisse avoir son poids dans cette équation à multiples composantes). Dans les circonstances d'une armée nouvelle, avec ou sans héritage militaire la précédant, il y a cette question de "légitimité" du pouvoir et de l'autorité d'un cadre (à tout échelon, de la première distinction au plus haut grade) qui selon moi (et mes petites observations de l'histoire), pèse dans ce qui deviendra une armée plus "formelle" ultérieurement. Ses mécanismes internes, son mode de relations humaines, sa culture hiérarchique propre.... En découleront fortement. Ce dernier point souligne d'ailleurs aussi l'importance fondamentale d'un facteur à part entière, que souligne Akhilleus: la culture. Une armée est une émanation d'un groupe humain (de quelle échelle, clanique, tribale ou nationale -le méta-groupe par excellence-, c'est encore autre chose), avec sa masse de spécificités, si bien qu'un modèle militaire exporté tel quel et pas ou mal approprié par le groupe importateur est essentiellement voué à l'échec. Pour la note, les genèses d'armées que je connais plutôt bien: armée romaine, armée macédonienne, armée française (naissance carolingienne, refondation haut médiévale et renaissance, période révolutionnaire), armée américaine continentale, Tsahal, armée mongole, armée espagnole. D'autres aussi, mais pas au même degré: cités grecques, armée de Shaka, expérience hussite, armée professionnelle hongroise des Hunyadi (un exemple temporaire de transition host féodal-armée moderne; essentiellement la première d'Europe à opérer cette transition.... Et à voir l'expérience ne pas durer, en partie parce que certains facteurs primaires s'y opposent), armée hollandaise, armée japonaise (meilleur exemple d'appropriation de modèles extérieurs), armée russe de Pierre le Grand (l'armée rouge des débuts, je suis dedans en ce moment), armées italiennes médiévales. Pas mal d'autres trucs, mais plus par petits morceaux et "moments" historiques. Donc mes exemples sont, comme pour tout le monde, limités et mal équilibrés (évidemment très européen/occidental, pour commencer), si bien que pour essayer de dégager des "règles générales" N'est-ce pas aussi là un exemple de jugement particulier? Quand j'évoquais les milices chiites soutenues par l'Iran, et en tenant compte du fait qu'il y a aussi des motifs iraniens politiciens (avoir un contrepoids potentiel au gouvernement qu'on soutient est de bonne guerre quand on fait sa politique extérieure), je les opposais à l'armée irakienne comme "mouvements issus du bas", ayant plus de solidité parce qu'émanant de la volonté d'un groupe (base géographique, ethnique, clanique, relationnelle, religieuse/partisane, d'intérêts communs....) et s'étant consolidée par le temps passé ensemble, l'expérience acquise, le capital acquis (armes, savoirs, territoires, base démographique, capital politique....), là où l'armée irakienne formée par les Américains s'est rapidement délitée directement après le départ des USA pour devenir, avant tout par volonté du pouvoir, une force à plusieurs vitesses dont seul les éléments centraux valent quelque chose militairement, mais sont essentiellement la garde prétorienne de l'élite centrale chiite et de sa capitale, le reste ayant été vite parasité par l'exclusivisme ethno-religieux, la corruption et le système népotique (quand on veut pas que ces unités valent quelque chose, on y met ses copains et neveux, peu militaires, pour qu'ils fassent leur beurre), l'absence d'entraînement, la rupture des relations humaines nécessaires à une unité, le non entretien et le non usage du matériel (voire son pillage et son trafic), des budgets insuffisants (et détournés).... La phrase de Washington sur la milice n'est-elle pas avant tout une phrase sur la milice des 13 colonies telle qu'elle était au moment de la guerre d'Indépendance (même si ce qui devient l'armée continentale n'est effectivement qu'une force de miliciens pendant un bon bout de temps)? Beaucoup d'armées ont commencé comme des milices gagnant suffisamment de temps pour accumuler de l'expérience, et ce qui a souvent compté dans ces cas, c'était leur cohésion, leur légitimité, leur rapport à leur espace, à leur population et à leur système de commandement/gouvernement, bien avant un savoir-faire militaire souvent très limité. Le cas français à partir de 1792 l'illustre bien, alors même que dans le cadre de ce sujet, c'est une armée qui s'improvise mais part avec des bases et un héritage déjà très certain: l'armée de ligne est très insuffisante, et la formation des unités de volontaires (essentiellement une poursuite et une extension de la milice de l'Ancien Régime) prendra des années, mais elles furent pourtant cruciales (contrairement à l'exemple américain) par l'effectif fourni, la volonté d'encaisser les pertes.... Et je crois que Suisses et Flamands/Wallons n'aimeraient pas qu'on dise du mal du mot "milice", qui ont plutôt dans leur cas un passé glorieux. Par ailleurs.... L'armée romaine est une milice de droit et de fait jusqu'au Ier siècle av JC.
  13. Non, je n'ai pas entrepris de réécrire une version AD.net du Petit Prince, et ne crois pas qu'il faudrait. Je m'interroge en fait sur l'histoire très.... Contrastée des commencements ou recommencements d'armée, surtout à notre époque où l'intervention arrive et arrivera souvent dans des Etats faillis ou pas loin de l'être, voire des zones qui ne sont des Etats qu'en théorie, ou des régions où l'Etat légal n'est pas vraiment maître et représentatif de tout son territoire, voire n'en est qu'une faction parmis d'autres (et pas celle dont l'intervenant prendra forcément le parti). Disons que le bilan récent en la matière est au mieux mauvais, même si en le replaçant dans un temps plus long, on peut l'équilibrer, amenant ainsi cette question inévitable: quels sont les facteurs et conditions de succès et d'échec quand on crée ou recrée, avec ou sans tutelle étrangère (mais à un degré ou à un autre, il y aura toujours une assistance étrangère, dans une échelle allant de la simple consultation ponctuelle à la création sous tutelle), une armée? Pour une fois, ma problématique est plus claire, même si le sujet est énorme: de l'expansion des modèles militaires macédonien (lui-même ayant eu recours initialement à une foultitude de consultants de Grèce attique) et romain à l'actuel chemin que prennent les Américains pour former une 3ème version de l'armée irakienne depuis 2003, en passant par l'histoire de l'armée indienne issue de l'armée britannique des Indes, la nouvelle armée française fondée sur l'infanterie qui se crée sous Louis XI, l'armée de Pierre le Grand, les armées/bandes germaniques passant à l'école romaine par diverses itérations, l'armée continentale américaine, la naissance de Tsahal, l'armée révolutionnaire française, ou la russe.... Il y a du grain à moudre pour voir des réussites, des échecs et plein de trucs entre les deux pour toutes les formules possibles de créations plus ou moins ex nihilo, à des degrés divers en terme de rôles d'intervenants étrangers. Les exemples irakien et afghan, tout comme les échecs rencontrés avec l'opposition syrienne sont les exemples chauds du moment, mais l'Arabie Saoudite (on en a parlé récemment sur le topic dédié) en est un autre étant donné sa proximité et le nouveau niveau de sollicitation militaire qu'elle rencontre actuellement, et donc la mise à l'épreuve qui va avec (et va révéler ses faiblesses, ce qui impactera la politique militaire saoudienne, mais par extension la politique et la société saoudiennes). A votre avis, quels sont les grands ingrédients et familles d'ingrédients pour expliquer un succès, quel est le nombre (et la dose pour chacun) minimum de ces ingrédients qui doivent être réunis absolument sous peine de tout foirer? Par exemple, je regarde l'irak chiite (évtons le "chiistan" irakien, en français et en anglais, ça sonne sale, je sais pas pourquoi ), et je me dis que l'Iran a choisi clairement l'option de favoriser les milices, à faire monter en puissance vers le domaine militaire permanent/professionnel, plutôt qu'adopter la formule américaine d'une tutelle forte à l'institution militaire étatique (alors que pourtant celle-ci leur est favorable), sauf peut-être pour les quelques unités favorisées et préservées par le régime, qui n'ont pas subi la rapide décadence du reste des forces. Il y a évidemment des raisons politiques, mais n'est-ce pas plutôt qu'ultimement, ils attendent plus de résultats d'une force bâtie "d'en bas"? Ce qui amène par là la première famille d'ingrédients, la plus évidente et fondamentale: une armée émane d'une volonté (elle peut concourir à la créer et à étendre sa base, mais c'est fondamentalement dans cet ordre) et doit en être représentative pour trouver sa solidité. C'est plus commode quand cette volonté est celle d'un large collectif et interagit avec lui. Voilà l'amorce....
  14. J'avais fait un long post dessus dans le topic sur l'armée romaine.
  15. Difficile à dire.... Et à quelle époque de l'histoire de Rome? Beaucoup de diversité. Mais à l'époque du Haut Empire (Ier-IIIème siècle), l'une des seules statistiques que j'ai vue dans ce domaine est que seules 50% des recrues finiront leur temps de service (contrats en moyenne de 20 à 24 ans pour le légionnaire sur la période, un peu plus pour l'auxilliaire, dont les 4-6 dernières années de carrière dans des unités et tâches moins exposées). Ce chiffre semble aussi recouvrir ceux qui quittent le service prématurément (blessure incapacitante, maladie à séquelles permanentes), donc c'est pas 50% de morts. L'armée romaine subit en général peu de pertes et a une très faible attrition en campagne et pendant l'intégralité de la vie militaire par rapport aux autres armées de l'époque, car elle s'occupe beaucoup d'eux et particulièrement via la première protection du soldat et véritable obsession romaine depuis les débuts de la cité, l'organisation logistique qui, dans le dernier siècle de la république et pendant tout l'Empire, atteint un niveau qu'on ne retrouvera pas en Europe avant les guerres mondiales sur tous les plans. Approvisionnement, communications, densité des réseaux de soutien et de l'organisation de l'occupation d'une région ou d'une campagne, méthodes et systématisation, calcul prévisionnel, transport, part allouée au soutien dans l'organisation militaire et la conception des plans.... Rien ne s'y compare dans l'Antiquité. En fait les périodes les plus meurtrières pour l'armée romaine, et ce jusqu'à la fin de l'Empire, ce sont les guerres civiles, où des troupes romaines affrontent des troupes romaines, et avec des factions qui ne passent pas d'accords, de paix négociées: la culture de la décision à Rome, les particularités d'une guerre civile (de fait, qu'on le veuille ou non, la légitimité n'existe pas en guerre civile, si bien que tout le monde, et avant tout les soldats, se retrouvent dans un parti ou un autre, pas un simple instrument "servant l'Etat": ils sont "co-coupables" s'ils perdent), et surtout la nature du pouvoir centralisé, font que les guerres civiles vont au finish, à outrance. Les affrontements sont donc meurtriers, et une des causes de l'affaiblissement de Rome, chose qu'à partir du IIIème siècle, il a moins les moyens de s'offrir face à l'extérieur.
  16. De deux maux le moindre, quand on commence à parler d'escalade inévitable entre deux pays de ce genre; effectivement, la livraison (directe ou par proxy) d'armes AA à des groupes anti-Assad et non strictement ultra-jihadistes (on essaie de faire de ces nuances, de nos jours) pourrait constituer une première étape dont les conséquences potentielles néfastes seraient à mettre en balance avec celles d'une attaque directe des ricains contre les capacités russes en Syrie. Le tout étant à considérer comme une alternative à la position de faiblesse des USA dans l'éventuel deal en cours avec les Russes et Iraniens sur la question du régime syrien. C'est pourquoi je pense que les USA n'en viendront pas réellement là: la question syrienne n'a pas à leurs yeux l'importance suffisante pour risquer ce genre d'escalade et d'effets secondaires (à tort ou à raison). En tout cas pas aux yeux de cette administration. Ils peuvent certes menacer de le faire en coulisse, pour essayer de recadrer Poutine, mais je doute que cette menace ait actuellement beaucoup de poids (ils se sont acculés eux-mêmes à cette position) côté russe. Si ils voulaient améliorer leur position, ils auraient besoin de montrer leur résolution à ce genre d'action. A moins de trouver un moyen de faire un "coup de semonce" significatif qui ne tuerait aucun russe et n'humilierait pas Poutine publiquement, je doute que ce soit possible. Surtout si, élément fondamental de leur actuelle position de faiblesse sur ce dossier, ils ne sont toujours pas prêts à faire beaucoup plus qu'ils n'en font actuellement en Syrie (au minimum un certain nombre de bases avancées pour un effort aérien beaucoup plus dense, donc forces au sol plus conséquentes, au moins pour la protection des dites bases; mais aussi trouver une faction significative à soutenir), à mettre assez de jeu sur la table pour commencer à influer décisivement. C'est pourquoi je me pose la question de la procrastination sur le soutien aux Kurdes, exemple type du dossier remis perpétuellement aux calendes grecques sans qu'aucune position réelle ne soit jamais prise dessus. Si l'on en vient à une période où des choix tranchés sont inévitables, la question du Kurdistan (et de sa définition territoriale) va se poser, y compris en Syrie. Avec tous les problèmes que cela pose potentiellement avec Damas, avec Ankara et avec Téhéran.
  17. Que Brzezinski n'a pas exactement appelé à la destruction (ou la menace de destruction) du corps expéditionnaire russe; Ce qui ressemble plutôt à une menace d'abîmer les navires et avions russes en Syrie: c'est évidemment très agressif, mais loin de ta formulation de "destruction du corps expéditionnaire", et plus révélateur d'une recherche de riposte "mesurée" visant le matériel portant les capacités russes sur ce théâtre (essentiellement les avions). Savoir si les USA ont la capacité technique de réussir ce coup sans prendre trop de pertes et sans infliger trop de pertes humaines (même si déjà une seule sera une bombe médiatique et politique en soi), c'est encore autre chose. J'imagine bien qu'ils l'ont, étant donné qu'ils ont tendance à la jouer tactiquement prudent et faire de l'overkill pour un objectif donné, et que le contingent russe est très limité, même si dans un espace syrien gouvernemental qui doit encore avoir des dents en AA. Quoiqu'il en soit techniquement, les USA pourraient faire cette menace, et Poutine sait qu'il ne pourrait pas empêcher quoi que ce soit, mais tout est dans la décision elle-même, parce qu'il s'agit d'un Rubicon au-delà duquel réside l'inconnu total; les Russes cesseraient toute possibilité de travail en commun avec les Ricains, les risques d'antagonisme seraient, dans le meilleur des cas pour quelques années, extrêmement élevés sur tous les sujets de discorde et points de contact. L'inconnu pré-événement (dans une timeline où les ricains choisiraient de brandir cette menace et seraient résolus à la faire suivre d'effet), c'est l'anticipation de Poutine quand à la posture américaine; après la reculade de 2013 et ce qu'il pense des occidentaux (même si justement ça pourrait lui indiquer que les USA ne peuvent s'offrir une autre reculade), il pourrait bien être tenté de faire le pari, étant donné qu'une telle action contre un pays comme la Russie, c'est un cap décisif et un choix sans retour. Là où Brzezinski a grandement raison, c'est que les attitudes dilatoires sont aujourd'hui devenues exclusivement contre-productives: trop de temporisation, trop de recherche du consensus introuvable ont amené à un présent et un proche futur où il y aura plus de "make or break" moments, où il va plus falloir jouer du "ça passe ou ça casse", ce qu'évidemment tout politicien a en horreur. Tant qu'il y a des vies syriennes pour payer le temps de l'attente, on va dire cyniquement que beaucoup pensent qu'ils peuvent encore délayer, mais les crises régionales ne marchent pas comme ça.
  18. S'ils sont persuadés que c'est la grande bataille finale, alors Israël devra être nécessairement impliqué: Le lieu dit Meggido se trouve sur leur carré de boue. Et qui peut raisonnablement déclencher une bataille finale qui se passe hors du lieu qui porte le nom même de la fin des temps? Sérieusement? Quiconque oserait ça serait un amateur voué à l'échec. Donc les plans d'ISIS incluent nécessairement une offensive sur Israël très bientôt. Non, ne ne sortirai pas en courant..... Même si je devrais. Le problème est que cette vision de faiblesse par le camp d'en face et les faucons en général (tous ne sont pas à droite..... Mme Clinton est reconnue comme un faucon hardline) est aussi une réalité politique, et quelle que soit la pertinence d'une stratégie d'un président, la division extrême de la direction de la politique étrangère américaine EST une faiblesse et de facto un signe de "mollesse" si on veut exprimer les choses ainsi. C'est le problème majeur des ricains depuis maintenant un moment: une absence assez totale d'un niveau de consensus minimum efficace sur la politique étrangère. On peut vanter ou condamner les mérites des idées de qui on veut, mais à l'arrivée, il y a besoin d'un consensus pour que des choix soient faits ET soutenus dans le temps. L'absence systématique de cela depuis maintenant un certain temps traduit la faiblesse majeure des USA, et en fait la première force de Poutine qui n'a de son côté pas vraiment les moyens de ses ambitions, mais profite de ce vide américain. Par ailleurs, il faut noter le problème de la politique étrangère d'Obama: même avec une opposition enragée, et souvent irrationnelle, il n'a pas une énorme cohérence dans sa politique. Il n'a pas de stratégie globale et s'est souvent contenté de réagir sur l'instant, ce qui force souvent à marcher sur ses propres pieds. La position américaine en général souffre depuis un bail de n'avoir plus de grande stratégie. Et cela ne s'est manifesté nulle part autant qu'en Syrie.
  19. Pourquoi? Ca fait plus d'une décennie qu'il arrête pas d'intervenir tous les jours ou presque à la télé américaine pour dire que c'est une honte, que tout fout le camp, que personne ne craint plus l'Amérique et qu'il faut envoyer l'armée dans un endroit et/ou un autre (de préférence ET un autre, à l'entendre), pour un oui pour un non. L'est pas dangereux: c'est pépé qui s'excite et critique tout, un phénomène que toute famille connaît. Il a pas vraiment beaucoup d'influence (qui écoute pépé râler dans une famille?): lui et sa "copine" Lindsey Graham sont un peu les deux qui s'excitent toujours sur le sujet militaire et brassent du vent.
  20. Les campagnes hivernales sont restées l'exception plus que la règle jusqu'au XIXème siècle pour beaucoup de raisons: le taux d'attrition y a toujours été plus élevé, et les coûts d'opérations plus élevés, mais surtout, il fallait se remettre tout simplement des campagnes de la saison de la guerre (essentiellement printemps/été et une partie de l'automne, au maximum), dans des sociétés qui, pour l'essentiel jusqu'à une période récente, étaient agraires et dégageaient trop peu de surplus agricoles pour soutenir non stop sur plusieurs années l'énorme consommation d'armées concentrées. Seules quelques unes ont pu le faire avec une certaine régularité, mais c'était rarement, et jamais choisi à la légère, et souvent avec le minimum d'effectifs. Les armées prenaient leurs quartiers d'hiver, ce qui prenait déjà du temps en soi à organiser pour que précisément la dépense logistique ne soit pas trop lourde et que l'armée, si elle était en territoire hostile ou pas loin, soit en sécurité. Et ces quartiers d'hiver étaient aussi souvent un temps nécessaire pour la remise en état (combler les pertes, remettre les unités à l'entraînement....). La guerre des Gaules offre un bon exemple avec la civilisation qui a eu dans l'Antiquité le plus de marge pour faire des campagnes d'hiver, et avait pour cette campagne le chef le plus audacieux de son histoire, dont l'art reposait en particulier sur un timing impeccable et des mouvements foudroyants et imprévisibles. Mais même César n'a recouru aux mouvements hivernaux que contraint et forcé, essentiellement en deux occasions: la révolte des Eburons et des Nerviens, qui a piégé les légions garnisonnées le plus au nord et a contraint à des mouvements pendant la sale saison, et la révolte de Vercingétorix qui a vu César forcé (en Italie quand ça commence) d'accélérer ses plans et opérer ses concentrations en hiver, lui réalisant une marche forcée incroyable du sud vers le nord avec une légion de renforts (encore bleue), par les Cévennes et les contreforts du Massif Central pour éviter le sillon rhodanien, en zone romaine mais surveillé par une armée chargée de le bloquer. Donc un recours contraint et forcé par les circonstances, généralement, ou si vraiment une occasion stratégique absolument unique se présentait. Mais ça encore, ça ne vaut que pour des civilisations arrivant à une certaine taille et la capacité de développer un outil militaire pouvant le faire (socialement, religieusement, humainement, matériellement), et ayant une échelle d'opération pouvant impliquer de telles nécessités et de telles possibilités. A petite échelle, ça a du évidemment exister dans les très petites entités de cultures guerrières, mais pour des micro-conflits, raids et accrochages de voisinages. Pour les effets d'hiver/temps froid (même s'il n'y a pas campagne, il peut y avoir souvent des hivernages en zone conquise/traversée, et le passage par des zones montagneuses), l'armée romaine est l'une des seules à avoir ainsi, comme les armées modernes, développer son adaptabilité à grande échelle et de manière systématique. Un soldat romain avait ainsi un jeu complet de tels effets; outre le sagum qu'il porte hiver comme été (la grande cape très couvrante, en laine tissée très densément et enduite de graisse animale pour l'étanchéité.... Soit aussi un excellent coupe vent et isolant), il a de quoi multiplier les couches (tunique épaisse notamment), des braies "à la gauloise" (copiées très tôt, sans doute dans les affrontements avec les peuples gaulois d'Italie avec qui les Romains se fritent constamment depuis le Vème siècle av JC), des chaussettes montantes.... Rien de bien original.
  21. Ah si, tout à voir même: l'Empire Byzantin avait des problèmes en 1204, mais rien d'insurmontable (son instabilité traditionnelle au sommet, avec les querelles de grandes familles de dynatoi) et conservait une masse critique de terres et de puissance considérable (il avait déjà eu des périodes de reconquête en partant de bien moins). Le coup direct au sommet asséné en 1204 (qui n'aurait pas été possible dans d'autres circonstances, étant donné que dans ce cas, les envahisseurs avaient été accueillis parce que de passage pour la croisade) a tout changé: l'entité impériale a été détruite, et avec elle toute centralisation dans l'espace byzantin, qui fut après coup dépecé et éclaté en entités distinctes prenant chacune leur chemin (et un chemin très limité, chacune étant amoindrie par l'effondrement des circuits commerciaux, la dépopulation, la désurbanisation, la guerre féodale permanente et le pillage fréquent de seigneurs féodaux). Ce qui s'effondre en 1453, c'est un vague écho né à partir d'une de ces entités, mais qui n'a jamais pu recréer quoique ce soit approchant même de très loin ce que l'empire était encore en 1204. L'empire est réellement mort à cette date. La chose s'incarne dans la ville même de Constantinople, qui, centre de cette entité géopolitique énorme pour l'époque, ne s'est jamais remise de sa prise en 1204: avec une population inférieure à 10% de ce qu'elle était alors, quasiment plus de troupes réglées, plus de territoire digne de ce nom depuis longtemps.
  22. Pour les logements où ça arrive, il me semble que ce sont les propriétaires qui ne renouvellent pas le bail de l'actuel locataire, parce que l'incitation fiscale/financière du gouvernement rend le réfugié plus intéressant financièrement. Donc exit l'actuel locataire, et bienvenu au migrant. Je ne crois pas qu'il y ait d'expropriation de proprios de leur logement ou de sortie forcée de locataires en cours de bail. Ca serait un tantinet liberticide.
  23. Non, l'Angleterre est bien mieux administrée à cette époque, et bien plus maîtresse de son propre territoire: c'est un pays plus petit, moins divers, plus urbain et surtout beaucoup plus fiscalisé. Fait peu connu: l'impôt en Angleterre au XVIIIème siècle -et au XIXème- est bien plus lourd qu'en France sur la population, et pas seulement dans la période post-guerre de 7 ans avec une dette massive à rembourser. Comme la Hollande, l'Angleterre a pu contrôler et bien maîtriser (et mettre en valeur) son territoire nettement plus tôt que d'autres pays européens, ce qui lui a donné un grand avantage économique. L'exode rural y a donc commencé bien plus tôt, créant une civilisation urbaine plus développée, mais aussi plus prône aux phénomènes qui sont arrivés en France à partir des années 1760, pour culminer en 1789. Ce qu'on voit en France en 1789, c'est ce qui est arrivé en Angleterre sous Charles Ier au XVIIème siècle. J'aurais du commencer aussi là, pour la comparaison: l'Angleterre des années 1640-1650 entre aussi largement dans le champ de l'analyse, avec une typologie d'événements comparables, mais des résultats différents, liés aux aléas des choix, hasards, alliances et discordes des factions à l'oeuvre, et à ceux des combats. Par ailleurs, j'ai cité les chiffres: l'armée de terre en 1789, c'est 150 000h en théorie, et plutôt 120 000h en réalité (avec une fourchette basse possible à 100 000), pour ce qui concerne les troupes réglées. Et la milice, au système mis en question et à l'efficacité devenue très douteuse sinon comme système palliatif de recrutement dans l'urgence, est abolie en 1791. La création hasardeuse de la Garde Nationale courant 1791 se fait par essais balbutiants (la formule, essentiellement: volontariat, limitation à une campagne, service visant majoritairement la garnison), avec des résultats mitigés, et si elle rassemble un effectif correct, elle est au final loin du compte espéré quand vient la guerre, et très loin du niveau de qualification requis, tout en parasitant (meilleure paie, moins d'astreinte, durée limitée) l'augmentation nécessaire du recrutement pour l'armée de ligne qui, fin 1791, n'est parvenue qu'à 138 000h (dont une part accrue de bleus, nécessairement, ayant tout juste l'instruction de base), auxquels s'ajoutent les 80 000 gardes nationaux (101 000 en 169 bataillons étaient prévus) qu'on a alors grand peine à équiper. Quand commence la guerre en 1792, l'objectif fixé par l'Assemblée en janvier-février 1791 (suite au rapport Lameth) de 250 000h (150 000 soldats et 100 000 Gardes Nationaux) n'est pas atteint. Et le recrutement fut plus aisé en 1791, sous le coup de la forte émotion qui entoura la fuite du Roi, même si ce ne fut vrai que pour la Garde Nationale (un certain nombre de "vivre libre ou mourir".... Mais pour le temps de l'engagement, pas plus), dans la limite des chiffres indiqués (on reste, avec 80 000h, à un total limité) et surtout du fait des provinces frontières (surtout de l'est et du nord). Quand la Patrie est déclarée en danger (11 juillet 1792), soit déjà un moment d'urgence, les nouveaux objectifs d'avoir 450 000h de tous types seront vite hors d'atteinte, et ce qui est rassemblé n'est pas de bonne qualité, si bien que loin des images d'Epinal, les Gardes Nationaux et Fédérés ne seront pas ou très peu employés au front. Et les volontaires de cette années 1792 (objectif de 200 000h cette fois), qui remplacent ceux de 1791 dans la Garde Nationale, ne sont pas de la même eau, ce dont se plaignent les généraux. Les critères d'admission sont largement rabaissés (âge, taille, conditions de ressources, oubli de la nécessité d'être un citoyen actif -n'oublions pas qu'il y a alors plusieurs catégories de citoyens), et pourtant à l'arrivée, il manque plus de 80 000h, et ceux qui sont là ne sont généralement pas bons, pas en bonnes dispositions pour apprendre, ont trop peu de temps pour le faire, et sont mal équipés. De son côté, toujours pour les mêmes raisons, l'armée de ligne ne parvient pas à croître significativement. C'est à ça que ressemble la capacité à mobiliser alors que la guerre est déclenchée. C'est aussi pour ça que je relativise fortement le niveau de patriotisme et de conscience nationale à cette époque, avant tout pour des raisons objectives assez simples: les différences culturelles ("français", c'est abstrait pour beaucoup de monde, beaucoup plus que le "païs" d'appartenance, la région; sujet du roi, avec qui il y a une relation psychologiquement directe, oui), mais surtout les niveaux d'éducation et d'éloignement par rapport aux centres urbains. Le patriotisme est une réalité de classes urbaines (des villes significatives), là où il y a plus d'instruction, de discussion, d'interactions et d'information (infos nombreuses qui se croisent, circulent vite, se confrontent....), là où la langue française est plus une réalité du quotidien. Mais aussi là où, dans la vie quotidienne, les libertés et droits promis peuvent prendre un peu plus de sens, là où la propagande et la déformation de l'info (notamment la soudaineté et l'aspect massif de la propagande anti-royaliste fin 1791) peuvent faire effet. Et cet aspect est à mettre en parallèle avec la sous-administration: les effectifs de l'armée, même s'ils avaient été de 300 000 en 1789, restent un truc assez ridicule quand on compare à la taille du territoire, surtout rapportée à l'espace temps de l'époque, et à l'extrême dissémination de la population qui reste avant tout rurale. Bon, la suite plus tard....
  24. Je commence par le point sur l'armée. Oui, beaucoup d'éléments et de cadres de quasiment tous niveaux demeurent, de même qu'un effectif d'environs 100 à 150 000h qui, malgré 2 à 3 ans de sous financement (1789-1792) et d'un certain niveau de bordel, ainsi qu'une fuite assez massive de cadres moyens et hauts (qui fragilise cependant beaucoup les échelons tactiques, en plus du sous-entraînement), reste un outil qui a un capital acquis (humain et matériel), une administration, une organisation territoriale et un appareil pré-industriel derrière lui (nettement moins touché par l'émigration par une plus grande domination de la bourgeoisie dans ces fonctions). Cet outil est cependant très loin du meilleur de sa forme et miné par la désertion et l'incertitude (notamment sur les loyautés) quand la Révolution commence, et encore plus dans les années qui mènent au conflit. De plus, faut pas oublier que les premières années du conflit sont un moment d'épuration constante des hauts cadres restants, moins pour raisons politiques que pour raisons techniques; ils foirent, et l'urgence rend en plus l'épuration très indistincte, quasi aveugle, saquant par réflexe. Parce que justement, si on évite de se fixer sur le résultat qu'on connaît, à savoir l'armée révolutionnaire qui accumule les victoires de façon de plus en plus soutenue au point de devenir l'outil le plus au point du continent, on peut arriver à visionner ce qu'est cette armée dans les 4-5 années charnières où tous ces futurs grands officiers vont être formés AVANT de devenir ceux qu'on connaît. Et c'est là justement que tout tient, selon moi, pour ce sujet: aucun des succès ultérieurs n'est écrit dans le marc de café, aucun de ces grands officiers n'est vraiment très grand dans ces années là. Car ces années là sont un brouillon sanglant, où chaque progrès est payé au prix de pertes inhumaines (surtout pour l'époque) et d'une sélection impitoyable des cadres de tous rangs (opérée par la mort au combat, les occasions, et le saquage assez peu compétent et très moyennement militaire). Et on sous-estime ainsi, parce qu'on connaît ce qui suit, ce bordel assez terrifiant d'où de nombreuses autres possibilités auraient pu émerger, si tel résultat avait été un peu différent à tel moment ou à tel autre. Ce furent 4-5 années de fragilité extrême, et le fait que la suite ait été celle qu'on connaît fut tout sauf logique et dans la droite ligne des réformes militaires pré-1789 qu'on met souvent en évidence comme une des sources évidentes et obligatoire du succès ultérieur. Et ce temps d'apprentissage qui a offert des opportunités de changement dans l'appareil militaire et la conduite de la guerre n'a été gagné qu'au prix d'un bain de sang invraisemblable, fourni par la masse de volontaires et de moins volontaires que les régimes provisoires pris ensemble sous le nom de "1ère république" ont envoyé au casse pipe, par force, par propagande ou par instrumentalisation d'un patriotisme débridé qui était encouragé et boosté sans vergogne (suivant les cas et les groupes). Bref, on a refilé de la viande au hachoir pour que le conflit continu: là où les Anglais ont le luxe de la Manche et les Russes celui d'une énorme superficie vide (ou presque) de population et très hostile, entre eux et l'Europe, la France n'avait que des poitrines pour gagner du temps. En somme, les mêmes ingrédients auraient pu aboutir à des résultats TRES différents: effondrement total, motivation qui s'effondre face à trop d'échecs et/ou trop de divisions et de conflits au sommet, insurrections et factions armées ayant un peu plus de succès ou un peu plus de coordination ou d'appui extérieur.... Pendant ces 4-5 ans, l'espace qu'est la France n'a pas plus de raisons de rester uni que de continuer et de produire les résultats que nous connaissons. 4 à 5 ans, c'est le délai, par ailleurs, que je vois sans arrêt (j'arrive pas à trouver le nom de la théorie qui va avec) pour le temps de résistance/résilience d'une population dans une telle situation: s'il n'y a pas de résultats au bout de ce temps, ça commence à contester sec et à se détacher par pans entiers, votant avec ses pieds.... Ou ses poings (souvent armés). La France de 1789 est un pays réellement sous-administré, où les distances sont grandes (en terme "d'espace temps" relatif aux délais de communication et transport, il faudrait la compter comme 30 fois plus grande qu'aujourd'hui -en oubliant évidemment en plus tous les moyens de communication en temps réels d'aujourd'hui) et les moyens de contrôle du territoire très limités (administration réduite, pas de police ailleurs que dans quelques grandes villes, et armée professionnelle très réduite en taille), le tout avec une diversité culturelle infiniment plus grande qu'aujourd'hui et un niveau de conscience nationale très inférieur à la Syrie de 2011 sitôt qu'on sort des villes grandes et moyennes. Entre le Béarn et le Dauphiné, il y a plusieurs mondes pour 90% des gens. Le roi est alors la seule figure unifiante, le seul référent national envers qui il existe une relation psychologique qui se surimpose un peu aux solidarités locales et aux hiérarchies traditionnelles, purement locales. Par ailleurs, pour ce qui concerne la noblesse, il faut souligner qu'elle n'est pas un phénomène monolithique, ni si sclérosé que ça quand on l'oppose à une "nouvelle" élite: la bourgeoisie s'empresse depuis longtemps d'acheter son passage dans les rangs de la noblesse (mariages et achats de charges vénales et de terres seigneuriales, envoi d'enfants vers des carrières anoblissantes -dont l'armée), si bien que l'ordre nobiliaire est tout autant impliqué dans la "nouvelle économie" que le reste de l'élite (déjà en grande partie parce qu'il détient une bonne partie du capital disponible ou du collatéral pour en avoir), et ce d'autant plus que les restrictions qui lui sont infligées ont tendance à le "mondialiser" plus que de raison (interdiction d'activités commerciales ou industrielles.... Sauf le "grand commerce" international et quelques activités à privilèges -genre fondre les cloches ou les canons). En 1789, les privilèges fiscaux sont exorbitants, coûteux et nuisibles à l'Etat comme à l'économie (au même titre que les statuts fiscaux et douaniers intérieurs qui atomisent le territoire sur le plan économique), mais ils concernent toute l'élite; la distinction est entre ceux qui tiennent le capital, en grande majorité nobles mais à un moment où cela veut dire de moins en moins (vu à quel point il est aisé pour qui a de l'argent de le devenir) hors des avantages fiscaux. Le thème de "l'élite sclérosée" est aujourd'hui largement invalidé; celui d'une élite qui concentre trop de richesses et d'avantages au point de devenir paralysante, lui, demeure. Sinon, la majorité de la noblesse était fauchée ou limitée à de petits domaines qui vivaient plus ou moins correctement, mais sans plus. Un peu le paysage des petites entreprises dans un espace économique où la polarisation des richesses est trop grande. Les privilèges de cette majorité de nobles (qui étaient aussi et souvent les officiers de justice, les administrateurs.... Au niveau local, de par le système seigneurial) n'étaient pas un poids démesuré, et étaient souvent plus symboliques qu'autre chose (armoiries et blasons, porter l'épée, avoir quelques signes extérieurs, avoir un pigeonnier et une tour....): vexants, pouvant être mal vécus, pouvant créer des abus, certes, mais au final, pas ce qui crée un boulet massif à la patte d'un pays (les privilèges fiscaux de la grande majorité d'entre eux ne pèsent pas lourd, parce qu'il n'y aurait pas grand chose à taxer: petits domaines aux faibles marges, vu l'évolution économique qui conduisent au niveau de polarisation capitalistique extrême de la période). Les seuls endroit où cela posait vraiment problème étaient la justice (mais surtout pour les affaires foncières et commerciales d'importance) et l'armée. Dans cette dernière, la période précédant immédiatement 1789, et particulièrement le ministère de St Germain, fut le moment d'une vaste réaction nobiliaire (traduire "haute noblesse et sa clientèle") dans le corps des officiers et la gestion des carrières, en réaction au train de réformes ininterrompu qui suit la Guerre de 7 Ans, et amorcé par Choiseul. Le verrouillage des grades hauts et moyens, et de l'autorité sur la gestion de l'avancement, est le fait de l'après guerre d'indépendance américaine, une période très brève qui crée un rift entre pour le coup la vieille noblesse d'un côté, et la bourgeoisie et la noblesse "récente" (même la noblesse acquise par l'épée).
  25. C'est souvent considéré comme un indice "feel good", en ce qu'il est, comme tous les indices (à commencer par le PIB/PNB), très limité sur bien des points, dans bien des cas au point de très mal représenter la réalité (et en plus, comme le PIB, l'évolution des économies fait que le chiffre ne représente pas exactement les mêmes aspects de la réalité qu'il y a une quarantaine d'années). Déjà, il ne parle que d'un cas spécifique appelé extrême pauvreté; à côté de ça, y'a la pauvreté "normale", apparemment, qui ne reflète pas une réalité beaucoup plus joyeuse ou beaucoup moins d'insécurité et de problème d'opportunités pour les gens que ça concerne. De même pour l'ensemble des phénomènes qu'on englobera sous le terme ombrelle de "précarité", qui couvre l'ensemble des gens qui ne sont pas loin des seuils fixés, et qui n'en vivent pas vraiment mieux. Ensuite, il s'agit d'un seuil mondialement défini et initialement fixé à "1 dollar par jour", avec quelques ajustements pour l'inflation, si bien qu'il s'agit aujourd'hui d'1,25 dollars par jour. Avec un détail "amusant": le 23 septembre dernier, la Banque Mondiale aurait déclaré que le seuil sera bientôt amené à 1,9 dollars/jour; ce qui veut dire que quand ce sera fait, il y aura une explosion de l'extrême pauvreté dans le monde. Les éléments qui faussent ainsi l'analyse sont nombreux (donc j'ai la flemme de tous les sortir): l'ajustement du seuil de pauvreté aux niveaux de vie des différentes zones de la planète, les problèmes liés à la parité de pouvoir d'achat et la variété des paniers de biens représentant les bases nécessaires au niveau de vie suivant le lieu, et donc la variété des prix et situations de marché (notamment la monétisation de certaines zones par l'extérieur, et/ou l'arrivée d'une offre industrielle dans des zones artisanales auparavant relativement autosuffisantes).... Bref, non seulement 1,25 dollars ne représente évidemment pas la même chose partout (et la variété est trop grande pour qu'un indice représente une estimation réaliste), mais le fait même d'évaluer cela en argent est souvent peu révélateur. Par ailleurs, un indice concurrent a été créé en 2010 par les Nations Unies (le Multinational Poverty Index), qui, même fixé assez bas (mais essayant d'inclure une approche plus complète de la variété de ce qu'une somme donnée peut représenter), accroissait pour la même année l'extrême pauvreté de 25% par rapport à l'indice de la banque mondiale. Pour certains pays, cela pouvait faire plus que doubler leur taux de pauvreté. Et la réalité peut être même pire, car cet indice aussi a beaucoup de limites, et la variété des situations de pauvreté que les chiffres ne peuvent vraiment couvrir reste trop grande. Par ailleurs, et là c'est un reflet de l'évolution de l'économie tout autant que de la grande imperfection de ce que ce genre d'indices est capable de prendre en compte, on notera que beaucoup de gens qui étaient jadis ainsi considérés comme sous le seuil défini n'étaient pas forcément si mal lotis: le fait de vivre dans une économie vivrière et où les échanges sont fondés sur le troc, par exemple, ne veut pas dire qu'on en vit mal (toutes choses égales par ailleurs), dans le sens où une bonne partie des personnes concernées pouvaient avoir les nécessités de la vie en suffisance, voire avec un surplus suffisant pour accumuler des biens et vivre plus ou moins correctement (selon les standards du lieu et les besoins basiques de l'humain). Toute cette économie est rarement prise en compte parce qu'elle n'est pas chiffrable (ou n'est qu'en partie estimée, à la très grande louche). En revanche, surtout dans les grandes zones en développement ou encore sous-développées, l'exode rural a été ces dernières décennies en accélération constante (accompagné souvent par une sur-natalité des migrants internes), et ces gens se sont retrouvés bien souvent dans les couches modestes/précaires/pauvres/extrêmement pauvres des dites villes et zones, si bien qu'une bonne partie d'entre eux qui étaient jadis considérés comptablement comme très pauvres sans forcément si souvent l'être (au sens de n'avoir rien pour vivre), peut aujourd'hui être considérée comme "modeste" ou toute autre catégorie (le plus souvent au bas de l'échelle) avec loin du minimum vital comme quotidien (parce que le seuil est bas et que vivre en ville est plus cher, qu'il est difficile d'y produire pour soi-même en plus d'avoir un job, régulier ou occasionnel, et que le troc y est moins aisé, la monétisation étant plus sytématique). Ironique, mais surtout révélateur des limites de ce genre d'indices quand on les prend isolément. De la même façon, le "domaine" de la pauvreté dans les pays et zones dits "riches" souffre d'un problème de bonne représentation statistique qui n'existait pas il y a encore 30-40 ans. J'ai plus suivi le débat aux USA, pays atteint de statistite aigüe, et l'attention de l'opinion publique commence un peu à s'ouvrir à ces nouvelles façons de voir la réalité, ce que les anciennes lunettes et clés de lecture (comme cet indice) ne permettaient plus.
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